Possibles causes de la situation actuelle

1. Les artistes et les hommes de science sont des découvreurs

 

La mode de la soif de nouveautés ostentatoires , qui a caractérisé le vingtième siècle et les débuts du vingt et unième, doit-elle être comprise comme un simple changement de goûts, dû à la fatigue à l’égard de l’étape précédente, et comme pure réaction pendulaire contre la stagnation esthétique des peintres académiques du XIXe siècle?

Certainement ceux-ci, avec leur obstination et immobilisme, asphyxiaient l’art. De vrais artistes ressentaient un besoin authentique de chercher l’air libre, d’ouvrir portes et fenêtres à la nature, et d’enrichir ainsi l’art par de nouvelles découvertes. De la même manière que les scientifiques ne cessent de découvrir, de révéler les entrailles complexes et mystérieuses de la nature, ainsi les peintres “impressionnistes”, comme par instinct, ouvrirent leurs yeux —et avec eux, intelligence et sensibilité— à l’endroit où ils pouvaient trouver…; face à l’obstination des académiques, ils firent face au champ ouvert et immense de la nature. Hommes de science et artistes se sont rencontrés à l’«écoute» attentive des insondables leçons que l’univers proche et lointain donne silencieusement. Les uns et les autres ont bu maintes fois la liqueur de la sagesse. “Le silence est la première pierre du temple de la sagesse. Écoute et tu seras sage; le début de la sagesse est le silence” (Pythagore).

L’attitude nouvelle des “impressionnistes”, par rapport à l’immobilisme académique, produisit nécessairement des changements dans l’art, mais surtout des découvertes artistiques, des chefs d’œuvres d’un art impérissable (ce qui revient à dire, toujours nouveau). Ils n’oublièrent jamais que pour un peintre, ce qu’il y a de principal c’est la recherche de la beauté artistique. Les changements extérieurs ou “ad extra” (par rapport au milieu culturel) ne sont pas en soi un chemin vers l’art; en revanche le sont bien les changements intérieurs ou “ad intra”;  ; c’est à dire la progression de l’artiste, dans son propre style, jusqu’à la perfection. Presque au début du texte Ma peinture, placé dans ce site, apparaît une phrase de Gustave Thibon: “Il y a infiniment moins de nouveauté dans les rapides cabrioles de la mode que dans l’effort lent et continuel vers la perfection, qui est le propre du véritable style”.1

De nos jours, lamentablement, nombreux sont ceux qui apprécient les œuvres —tableaux ou sculptures— selon le changement extérieur (changement “ad extra”) qu’elles provoquent, et pas tellement selon la substance artistique intrinsèque qu’elles contiennent. L’élan initial donné par les impressionnistes en faveur d’un changement inévitable, a dégénéré en descente accélérée sur la pente du changement; peu importe maintenant la conquête —si souvent ardue et graduelle— de l’impérissable; nous nous contentons de surprendre par les changements.

 

2. Des attitudes opposées face à la nature

 

Et que nous reste-t-il de l’ouverture à la chaire de la nature, qui a formé artistes et scientifiques de toutes les époques? Que chacun juge… mais ce qui prédomine actuellement, c’est tourner le dos, fuir la nature. Certains considèrent qu’un art sans référence apparente à la nature peut être plus créatif et innovateur; et bien allons-y!, cette voie est certainement plus valable et mérite d’être parcourue… Dans les textes Ma peinture et Peinture intemporelle et “art contemporain”, que l’on trouve sur le site www.jrtrigo.es , on englobe ces attitudes dans les manifestations de la soif de nouveautés ostentatoires, analogues —certaines— à celles qui sont apparues à des époques passées de décadence historique… Et pour quelle raison? Est-il possible de trouver une cause plus profonde qui justifie le rejet?, pourrions-nous demander avec insistance. Peut-être parce que, comme le dit le dicton populaire, “celui qui n’agit pas comme il pense, finit par penser comme il agit”. L’éloignement de l’ordre naturel dans la conduite personnelle a mené bien des artistes à cette étape historique de manque de respect, d’affrontement arrogant et plein de mépris envers la nature, ou même à son rejet. Quel contraste tellement à l’opposé de l’approche presque révérentielle, pleine d’admiration et d’amour pour la nature, commune à tous les auteurs du plus excellent art que nous connaissons, qui nous ont montré que l’esprit humain est parfois capable de transcender jusqu’à ce qu’il y a de plus sublime et surhumain! Il est surprenant de constater la mutation radicale de Picasso en tant qu’homme: la même personne qui a réalisé des tableaux remplis d’une grande humanité en une première époque, sembla, par la suite, au bout de quelques années, s’aigrir et projeta dans ses oeuvres les caractéristiques que nous venons d’indiquer (une approche —par moments— arrogante et remplie de mépris, avec des déformations dénigrantes de la nature, jusqu’à la phobie de l’être humain).

 

3. L’ordre naturel et son déni

 

Dans l’approche de la beauté, notre culture accuse une distorsion: elle reste, si souvent, dans la pure beauté éphémère et apparente, incapable de renvoyer à quelque chose de transcendant. C’est le triomphe d’un esthétisme qui cherche les aspects plastiques séparés ou en marge de la vérité et du bien, dont la beauté pourrait être la splendeur, le rayonnement…; la vérité, le bien et la beauté forment une trinité que nous ne devrions pas séparer: en philosophie, les trois sont appelés des transcendantaux de l’être.  Si l’icône nous renvoie à une beauté, à une vérité et à un bien qui transcendent la materialité d’une telle oeuvre d´art, les propositions artistiques de notre époque sont plutôt des idoles, qui ne renvoient à rien. Le moyen a remplacé la fin.

Quelques exemples précis peuvent aider à la compréhension : une personne vit dans un endroit agréablequ’elle adore; cependant elle a appris à mieux valoriser la beauté d’un visage…: de la beauté inanimée à la beauté de l’homme, summumde la création matérielle. Et c´est ainsi que la figure ridée d´une vieille femme peut introduire cette personne dans la bonté intérieure de la petite vieille. Ceux qui ne captent pas cette beauté, se sentent peut-être captivés par l’érotisme, miroir de leurs passions et image de la promptitude de la perception, si communeà la conduite des êtres irrationnels.

Actuellement, une critique qui se limite à vanter les aspects plastiques d’une œuvre artistique et qui se passe absolument du contenu, est pratique courante; en d’autres termes, elle considère uniquement ce qui est formel dans son aspect le plus apparent. Si ceux qui jugent ainsi l’art avaient raison, il serait indifférent de montrer les tableaux dans leur position correcte, si on les retournait latéralement ou à l’envers (la partie supérieure du tableau placée en bas, et la partie inférieure, en haut), étant donné que —selon cette thèse— l’art se réduit à mettre en relation des couleurs, des lignes… Il est vrai que la vision de certaines œuvres abstraites ne souffrirait pratiquement pas avec ce changement de position. Mais pour ce qui est des tableaux figuratifs, la mutation rendrait presque méconnaissable la représentation des figures, et c’est seulement si les solutions formelles sont reliées au thème représenté, ou au contenu, qu’on pourrait valoriser ce qui est juste ou pas dans l’expression plastique, et par conséquent, c’est seulement ainsi que le spectateur prendra conscience de l’efficacité symbolique —merveille qui éblouit, dans le cas des chefs-d’œuvre— de telles couleurs, lumières, ombres, lignes… ou de tels sons.

400 ans sont passés depuis la mort du Greco, et l’écrivain Juan Manuel de la Prada en a profité pour publier, le 28 janvier 2014, un article dans le quotidien ABC sur Le Greco. Dans un programme de radio, on a posé des questions à Juan Manuel de la Prada au sujet des idées exprimées dans cet article et il a dit: “Notre culture désintègre tout et vide tout de sens”. Il voulait dire par là que l’on veut nous montrer la peinture d’El Greco comme le simple résultat d’un travail d’humaniste assoiffé de notoriété et d’extravagance, et l’on passe sous silence son profond sens théologique, sa conception théocentrique de la vie et de tout ce qui existe.

On dit de notre culture qu’elle est rationaliste. Elle est ainsi seulement lorsqu´elle est fermée à l’esprit, aux valeurs spirituelles et aux réalités surnaturelles. Il s’agit plutôt d’une culture émotive, peu rationnelle. On n’œuvre pas selon la vérité, le raisonnement a peu de poids dans la conduite de nos contemporains, la logique ne les convainc point ni les pousse à l’action; nous sommes facilement manipulables par ce qui est émotif, par ce qui est simplement épidermique et sensoriel… Nombreux sont les goûts esthétiques actuels qui le prouvent.

Avec Nietzsche, une mentalité qui méprise l’abnégation et divinise nos désirs immédiats est entrée ouvertement en Occident. Nous baignons actuellement dans “l’idéologie du désir”; notre culture a idolâtré le désir subjectif de l’individu, comme s’il s’agissait d’une pâte à modeler que l’on pouvait étendre à l’infini en dehors de la réalité. Celle-ci n’est plus acceptée et tout n’est que subjectivisme et relativisme. Si je veux quelque chose, je dis qu’elle existe; si je ne la veux pas, je n’ai qu’à nier son existence. Les désirs sont pris pour des droits et, par contagion, ces derniers deviennent également illimités. On revendique des droits supposés, mais on parle rarement d’obligations, de responsabilités… C’est ce que qu’affirmait le neurologue et psychiatre Viktor Frankl en disant que l’Amérique du Nord est décompensée: si sur la côte Est on a érigé la Statue de la Liberté; sur la côte Ouest il devrait aussi y avoir une Statue de la Responsabilité.

“Une société est en décadence, définitive ou transitoire, lorsque le sens commun est devenu quelque chose de peu commun” (Gilbert Keith Chesterton).

Lorsque les hommes rejettent les leçons que la nature donne en montrant un ordre compréhensible pour l’être humain, l’ordre naturel, dont l’une des concrétisations est la loi naturelle; lorsque ce que l’on appelle “l’état de droit” des pays n’est pas établi à partir de la reconnaissance de cette loi naturelle, le droit des plus faibles est menacé. Cela s’est déjà produit, au cours des siècles passés, avec les lois permissives de l’esclavage, car la législation des nations tend à s’accommoder des intérêts égoïstes des plus forts. On atteint ainsi l’objectif rêvé par Nietzsche: “un monde habité et dominé par des surhommes qui ont imposé leur volonté de pouvoir aux hommes inférieurs, médiocres et communs” 6 . Une odeur nauséabonde de national-socialisme (idéologie soutenue par la thèse de Nietzsche sur le surhomme) parcourt la terre… Serait-ce une fuite des chambres à gaz nazies au niveau planétaire?

“Si la main de l’artisan était la règle pour couper le bois, il le couperait toujours comme il faut. Mais si la droiture de la coupe est soumise à une autre règle, la coupe sera quelquefois droite, quelquefois tordue” 7. L’homme n’invente pas la règle morale, il la découvre… comme l’ont fait les hommes de science et artistes ―nous l’avons lu plus haut― qui se sont rencontrés à l’«écoute» attentive des insondables leçons que l’univers proche et lointain donne silencieusement. Les uns et les autres ont bu maintes fois la liqueur de la sagesse!

 

4. Les amis de la sagesse

 

N’est-il pas surprenant qu´en France, patrie de Descartes et du rationalisme moderne, soit apparu “l´impressionnisme”, mouvement pictural enclin à l´évocation de la nature considérée comme perçue de façon sensorielle, et éloigné de l´application de canons d’ordre rationnel? Même l’un des membres de ce groupe, Cézanne —bien qu’on l’appelle “postimpressionniste”, pour le différencier du reste— essaya de corriger l´excessive dissolution des formes et le goût de rendre l’instant éternel, propres de “l´impressionnisme”, en affirmant: “Je veux faire de l´impressionnisme quelque chose de solide et durable comme l´art des musées”. “On se fout dedans avec les impressionnistes; ce qu’il faut, c’est refaire le Poussin sur nature. Tout est là”. L´histoire des derniers siècles nous a appris que le grand dilemme n´est pas entre raison (raison discursive, logique) et sensibilité-sentiment, mais plutôt: entre respect, étonnement, découverte du mystère de l´ordre naturel, ou “réalisme” philosophique (qui est bien l’attitude naturelle de l´homme rationnel et raisonnable) et, au contraire, “immanentisme” ou rationalisme extrême (attitude antinaturelle de l´homme qui prétend construire la réalité à partir de son esprit). L´art des peintres “impressionnistes” n´était pas irrationnel, il naissait de l’étonnement devant la beauté de la nature et débordait de joie pour avoir eu la chance de faire cette découverte: la liqueur de la sagesse! (dont on parle dans le deuxième paragraphe de ce même texte)… contrairement, peut-être, à tant d´interprétations rationalistes et sombres, que le XXème siècle nous a laissé.“Le sage essaie de lever sa tête au ciel; le rationaliste prétend mettre le ciel dans sa tête” (Gilbert Keith Chesterton).

Dans la Grèce classique, les “sophistes” (que l’on apellait les “sages”) coexistèrent avec les “philosophes” (qui n’osèrent que se nommer “amis de la sagesse”). Parmi ces derniers se trouvaient quelques penseurs des plus éminents qu’a eus la Grèce mais encore l’humanité dans son ensemble, non seulement à cette époque, mais de tous les temps. Les premiers étaient ascétiques, relativistes, se vantaient d’être capables de persuader ―grâce à leur habileté réthorique et dialectique― de quelque chose et de son opposé, recherchaient la notoriété et l’intérêt. Les seconds ne se tenaient pas pour les détenteurs de la vérité, mais ils y aspiraient de toutes leurs forces. Socrate ―qui faisait partie de ce groupe― disait que sa labeur consistait à la dévoiler, en aidant à ce que la vérité vît le jour dans l’esprit des hommes; de même que la sage-femme aide les enfants à naître mais ne les crée pas. Les premiers sont, en quelque sorte, les antécédents de ces “artistes” modernes qui agissent selon un formalisme immanent, peut-être décoratif mais qui ne renvoie pas à quelque chose de plus profond, à la vérité, au bien et à la beauté en grande mesure trop vastes; ou cherchent simplement à surprendre, soit en cherchant à produire de l’effet, soit par des provocations bruyantes et extra-artistiques. Leur art peut ressembler à des ornements peints sur un mur intérieur, qui ne vont pas au-delà de ce qui est immédiat et ne disent que peu ou rien du mystère auquel l’homme est livré, qui l’entoure et le dépasse. L’art transcendant, au contraire, nous rappelle le comportement des “amis de la sagesse” ou “philosophes”; il est comme une fenêtre ouverte sur la grande réalité mystérieuse et profonde qui constitue un défi pour l’homme… Philosophes et vrais artistes marchent main dans la main à la recherche passionnée de la liqueur de la sagesse! “Le philosophe et le poète ont en commun que les deux doivent faire face au merveilleux”, à ce qui provoque l’admiration (Thomas d’Aquin, Commentaire de la Métaphysique d’Aristote, 1, 3).

Des siècles durant tous les amis de la sagesse (y compris les peintres “impressionnistes”) se sont tournés vers la nature avec respect et amour. Leur attitude pourrait se résumer ainsi : Émerveillons-nous devant tant de perfection! Le poète Antonio Machado dit cela en ces termes : “Ta vérité? Non, la vérité ; et viens la chercher avec moi. La tienne, garde-la pour toi” 8. Au XXe siècle surgissent des attitudes d’un autre signe : “Ceci est de l’art parce que c’est moi qui le dis et je suis artiste!” Ce que l’on pourrait traduire par : Émerveille-toi devant ce que je fais, moi qui suis artiste! Ce comportement rappelle celui des “sophistes” grecs, sceptiques et imbus d’eux-mêmes, et a servi à justifier tant de faits arbitraires et d’extravagances.

 

5. Art décoratif, passe-temps sans transcendance

 

En résumé, nous pouvons dire maintenant, dans les premières années du XXIe siècle, que la civilisation occidentale s’est éloignée d’elle-même et de l’esprit qui lui a permis de fleurir; nombreux sont nos contemporains sans aucun intérêt pour connaitre l’ordre naturel, ou pour qui le connaitre en vient même à les contrarier, et bien plus s’il s’agit de l’ordre surnaturel, qui s’appuie sur le premier. Quel art devons-nous espérer de telles circonstances?… Nous l’avons sous nos yeux: aucune transcendance, tout est réduit à la pure imminence, à la première impression qu’elle provoque; ce désir d’impressionner, d’attirer l’attention, s’obtient —très souvent— en employant n’importe quel moyen irrationnel, l’extravagance, et même la provocation insolente et en dehors de l’art. Comment porter remède à la fatigue qui affecte l’homme contemporain, devant le mystère de la réalité qui semble ne plus l’intéresser? On cherche des nouveautés qui puissent le réveiller de son apathie et le surprendre, on refuse de le faire méditer des sujets ou des questions intemporels, on tourne le dos à la nature dans l’art…

Le premier livre que Mario Vargas Llosa a publié, après avoir reçu le Prix Nobel de littérature est un essai intitulé: La civilisation du spectacle. L’auteur lui-même dit: “La culture cherche aujourd’hui, bien qu’on ne le dise pas d’une façon explicite, surtout divertir, entretenir. Traditionnellement la culture essayait de répondre aux grandes questions: que faisons-nous ici?, avons-nous un destin ou non?, sommes-nous réellement libres ou sommes–nous plutôt poussés par des forces que nous ne controlons pas? Tous ces problèmes qui étaient ceux auxquels la culture donnait une réponse, se sont pratiquement éteints, ont disparu”.9

Effectivement, dans le monde artistique actuel, l’on préfère ignorer ce qui est profond, complexe, ce qui met en question et interpelle l’être humain qui mérite ce nom, et les objets purement décoratifs prolifèrent, des ornements si souvent appropriés —ça oui— à l’architecture moderne.

Arrêtons-nous encore sur un deuxième témoignage, qui est en relation avec un autre contexte historique. À l’occasion du 250ème anniversaire de la mort de J.S Bach, le créateur du groupe Musica Antiqua Köln, Reinhard Goebel, répondait de cette façon à une question qui lui était posée:

— “Bach a un esprit romantique [au sens d’un homme d´idéaux, non conformiste, ni pragmatique ou opportuniste] car il est resté en dehors des modes”.
— “Je suis convaincu que Bach composait, plus que tout, pour lui-même. La preuve en est l’Offrande Musicale. Je crois que personne, à son époque, n’était capable d’écrire de la sorte. Je l’imagine dans une certaine attitude disant «si on me comprend c’est bien, sinon cela m’est égal». L’œuvre de Bach n’incline sa tête ni face aux rois, ni face aux sociétés. C’est ce qui la rend si importante, et du point de vue contemporain, si transcendante”.
— “Dans la musique, on passe aisément du succès à l’oubli. Johann Sebastian Bach, très respecté à son époque, passa soudain aux limbes au profit de ses enfants, jusqu’à ce que Mendelssohn le rende à sa définitive popularité”.
— “Il est peut être arrivé la même chose à Bach dans la musique qu’à Rembrandt dans la peinture, en ce sens qu’il était rejeté parce qu’il était un créateur difficile. Ceci explique la réaction qu’il y eu après sa mort”.
— “Comment expliquer que la renommée des enfants dépasse celle de leur père?”
— “Les enfants furent célèbres dans ce que nous pourrions appeler “l’art décoratif”, presque de la musique de consommation. De prestige, mais sans une transcendance excessive”.10

6. Nihilisme contemporain

 

Le rejet de la nature trouve un allié dans le rejet de la tradition, car il est plus facile de simuler la nouveauté en niant le patrimoine culturel acquis, qu’en ajoutant davantage (prendre de l’altitude, monter jusqu’au sommet, est ardu; perdre de l’altitude, descendre, peut être même rapide). Ainsi on en vient vite aux frontières de ce qui n’est plus de l’art… Si, en outre, on confond apparence de nouveauté et qualité artistique, on finira par considérer comme progrès ce qui appauvrit. La culture nihiliste contemporaine, selon laquelle tout est dégoûtant, semble être un reflet, une image, dans tant d’œuvres “artistiques” qui nient, plus que d’affirmer. Une conséquence toute simple pourrait être que si l’on voulait mettre comme note un huit de valeur artistique à l’une de ces œuvres “négationnistes” ou nihilistes (pensons, par exemple, à celles de Mark Rothko), en comparaison la valeur artistique de tableaux comme L’arrestation du Christ de Van Dyck, L’enterrement du Christ [nº.440], de Titien, ou Le baptême du Christ, du Greco —les trois appartenant au Musée du Prado—, devraient avoir comme note un dix, et même un dix millions ou dix milliards. L’art est le triomphe de l’ordre sur le chaos. C’est ici que se trouve la différence: ces trois tableaux du Musée du Prado sont des exemples de l’ordre suprême qu’est l’art; à l’autre extrême se trouvent ces œuvres nihilistes ou “négationnistes”: elles sont plus près du chaos, ou simplement du néant, que de l’ordre…. La ressemblance avec l’habit neuf de “l’empereur nu”,du conte de Hans Christian Andersen, ne devrait pas passer inaperçue.

 

7. Conclusion

 

L’art moderne et le nommé art contemporain se caractérisent par la soif de nouveautés apparentes. Même s’il est juste de reconnaitre qu’il y a eu des réalisations artistiques importantes à cette période (comme les natures mortes cubistes qui sont parmi les plus belles de l’histoire), les conséquences négatives d’une compréhension erronée de ce qu’est l’art sont actuellement plus clairement perceptibles que pendant le premier tiers du XXe siècle. Une première conséquence: vouloir toujours surprendre le spectateur par des nouveautés apparentes a découlé ―ou dégénéré― en des extravagances, provocations extra-artistiques, ruptures avec la tradition fort appauvrissantes ―véritables déconstructions du patrimoine culturel européen et universel―… et portés par cette soif de changement et de rupture, nous sommes arrivé aux frontières mêmes de ce qui n’est pas de l’art. Une deuxième conséquence: en peinture, le fait de ne valoriser que la nouveauté apparente, peut-être dans certains cas la beauté, mais sans lien avec la vérité et le bien, comme cela s’est produit pour l’art moderne et contemporain (cette recherche de formes nouvelles par elles-mêmes, même sans aucune signification, même si elles ne disent rien de la réalité et de l’homme) a contribué à la confusion ―si fréquente de nos jours― qui consiste à qualifier d’œuvres d’art des objets simplement décoratifs. Le remède est dans la recherche non pas de la beauté éphémère, mais de la beauté permanente, celle qui est splendeur, rayonnement de la vérité et du bien, celle qui aborde le mystère de la réalité et nous renvoie à quelque chose de transcendant.

«Plus poétique, d’autant plus vrai» (Novalis); pour Beethoven aussi la vérité est la raison ultime de la beauté. De même (pour revenir une fois de plus au paradigme choisi), la musique de J.S. Bach ne peut être comprise que comme la splendeur de l’idée essentielle d’un texte ―pour ce qui est de la musique vocale―; elle est un bon palliatif à ce formalisme moderne et contemporain qui se limite aux apparences. «Chez Bach tout a été conçu et construit avec la perfection d’une horloge»11 La matérialité sonore de la musique de Bach (que l’on peut encore mieux apprécier dans sa musique vocale) est comme un corps, agencé et construit comme l’expression d’une âme, la signification du texte. Cette obéissance à la signification du texte (au contenu ou au sujet de l’œuvre) constitue la vérité et le bien qui sont la raison ultime de la beauté artistique et de toute sa splendeur formelle, perceptible à nos sens.

Quelle époque vivons-nous! Où il est nécessaire de démontrer l’évidence!

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Gustave Thibon. L’équilibre et l’harmonie

Nietzsche, Antéchrist

Thomas d’Aquin, Somme théologique I, 63

Antonio Machado, Proverbios y cantares (LXXXV)

9..Laura Revuelta, “Aujourd’hui on n’écrit pas pour l’éternité (Entrevue à Mario Vargas Llosa dans l’ABC culturel, 31.03.2012)

10  Luis G. Iberni. Interview de Reinhard Goebel dans El Cultural, 26-7-2000

11  Alexandro Delgado, A propósito da Música, Antena 2 RTP

  

 

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