Peinture intemporelle et “art contemporain”

 

1. La qualité artistique et la nouveauté apparente

 

De nos jours, il peut être naïf, s’agissant d’«art contemporain», de parler de beauté artistique, de donner pour acquis que les idées sur l’esthétique valides durant des siècles vont être encore acceptées, ou de supposer que les œuvres d’art réalisées actuellement (et donc dotées de ladite beauté) seront reconnues et appréciées comme telles.

Beaucoup sont convaincus que la recherche de la beauté était la finalité de l’art dans le passé, mais que maintenant l’«art contemporain» est autre chose. Ceux qui pensent ainsi veulent, au lieu de beauté, des changements  (la mode fait de même, elle “flatte nos plus vulgaires instincts de changement” 1): des nouveautés, extravagances, provocations, subversions, ruptures avec la tradition… Prenons un exemple pour illustrer cela: l’«artiste» le plus riche du monde serait un certain Hirst, dont le grand mérite est d’avoir mis dans des caissons transparents remplis de formol des cadavres d’animaux: un requin, un poulain de zèbre, un veau…

Un beau portrait, dans lequel on perçoit presque l’âme d’un être humain, sera considéré “conventionnel” par ces “modernes” qui le mépriseront car ce qui compte aujourd’hui, ce sont les formes nouvelles. Les “portraits” modernes de Picasso satisfont ces goûts nouveaux; en eux nous trouvons des déformations accusées ou capricieuses (comme les deux yeux du même côté du nez), mais ils manquent d’âme; où se trouve la trace de l’esprit du personnage portraituré dans les “portraits” de Warhol?… Elle n’existe pas: «Les arts du XXe siècle et du début du XXIe ont cessé de voir l’homme comme un être à la dimension spirituelle, pour en faire un simple objet plastique» (José Jiménez Lozano, Prix Cervantes 2002). On devrait écrire cette citation en caractères gras, en italique ou en majuscules, tant elle résume à la perfection la manière dont les choses se sont passées et dont elles se passent encore aujourd’hui.

C’est pourquoi, dans le présent site www.jrtrigo.es  on offre au lecteur ces paragraphes (on les trouve dans la bande inférieure, à la droite de Plus d’information et de Liens; selon les fenêtres que l’on ouvre, l’un ou l’autre apparaissent):

«Les peintres médiocres contemporains de Vélasquez, souffrant de la maladie de l’envie, toujours maigre parce que “elle mord mais ne mange pas”, comme l’écrivit Quevedo, dirent au roi que le peintre de la cour ne savait peindre que des visages humains. “Est-ce vrai?”, demanda le roi à Vélasquez. “Je ne connais personne qui sache vraiment peindre des visages humains. C’est ce qu’il ya de plus difficile”, répondit-il» 2.

Ces mots ne sont compréhensibles que si l’on n’oublie pas la dimension spirituelle de l’homme.

L’attitude “moderne” de nos contemporains a cependant des précédents historiques. J’ai tenté, sur le site   www.jrtrigo.es et principalement dans les textes Ma peinture et Causes possibles de la situation actuelle, de questionner ces comportements de mode dans les milieux artistiques du XXe siècle et du début du XXIe siècle, et de reconduire quelque peu la situation…
En deux endroits du texte Ma peinture, il est dit:

La veuve de Jean Sébastien Bach, Anna Magdalena, écrivait: “Je sais qu’il existe actuellement d’autres courants musicaux, et que les jeunes les suivent, comme tout ce qui est nouveau. Mais quand ils vieilliront, s’ils sont de vrais musiciens, ils reviendront à Sébastien. Malgré que je ne sois que sa femme, ou plutôt, hélas, sa veuve, j’ai suffisamment de connaissances en musique pour savoir que c’est ce qui se passera, même si maintenant, peu d’années après sa mort, ses œuvres sont presque oubliées et qu’on leur préfère les compositions de ses fils Friedemann et Emanuel” 3… Mozart, Beethoven, Mendelssohn, Chopin, Schumann, Brahms s’intéressèrent à la musique de J. S. Bach; ils ne sont pas morts âgés, mais ils étaient de vrais musiciens.

Par opposition, prenons un exemple tout à fait différent. Un tableau gribouillé en quelques minutes par les enfants d’une crêche fut un jour exposé, dans un but expérimental ou pour rire, lors de la foire d’art contemporain ARCO qui, annuellement, a lieu à Madrid. Les visiteurs prirent ce tableau pour une des œuvres exposées parmi les autres… Imaginez-vous le résultat, si l’on avait répété cette expérience au Musée du Prado? Il est évident que la blague n’aurait pas eu de succès, personne ne s’y serait trompé.

Cet exemple illustre bien l’appauvrissement artistique auquel a conduit de nos jours, de façon relativement assidue, la soif de nouveautés et d’extravagance. Cela même soulève un autre problème actuel: certaines personnes confondent apparence de modernité et qualité artistique. C’est là une conséquence de plus du désir de nouveauté et du manque de la condition posée par Anna Magdalena Bach (que j’ai citée au début): “S’ils sont de véritables musiciens, ils reviendront à Sébastien”  4 (à la musique de J. S. Bach). Parodiant ses mots, nous pourrions dire: s’ils sont de véritables peintres, s’ils comprennent et aiment vraiment l’art, ils mettront à nouveau la qualité artistique au-dessus de l’apparente nouveauté.

2. La voie de la beauté artistique remplacée par des succédanés et des falsifications

 

Si l’on confrontait la vraie beauté artistique avec ces façons contemporaines de faire de l’“art”, on remarquerait tout de suite la différence. La première situe l’homme en syntonie avec la Création; sans l’éloigner du réel, elle ébranle l’être humain avec une salutaire “secousse” (comme dit Platon) qui le fait sortir de lui-même; l’arrache à l’accommodement du quotidien, plat et vulgaire et le réveille de sa routine, lui ouvre à nouveau les yeux du cœur et de l’esprit, en lui donnant des ailes et en le poussant vers le haut, vers la constatation du mystère ―joyeuse rencontre avec l’ineffable!―; le situe face à des trésors perceptibles par l’esprit et couverts de mots, de couleurs, de formes diverses et, finalement, d’accessibilité.

Les façons contemporaines de l’“art”, au contraire, font souvent appel à des “coups bas”(ainsi appelés dans l’argot de la boxe), à des recours bâtards pour attirer l’attention du spectateur : la subversion, la provocation, l’extravagance, l’obscénité…; elles font de l’homme un esclave en niant sa dimension spirituelle; elles réduisent les horizons de son existence à la simple matérialité, à une vision bornée et banale; elles l’attrapent et le retiennent par des procédés extra-artistiques parmi lesquels ne peut manquer une propagande bien orchestrée, à laquelle les médias se joignent en figurants de la tromperie. De la tromperie? Oui; comme dans la fable L’habit neuf de l’empereur de Hans Christian Andersen: les tailleurs sont des truands… et le roi est nu! Ainsi, cette deuxième voie de l’“art” n’est que fuite vers l’irrationnel ou simple esthétisme qui obtient, parfois, des résultats décoratifs. Ce qui est décoratif joue, en apparence, un rôle comparable à celui de l’art, comme deux livres qui sont également décoratifs sur une étagère, or la différence essentielle entre les deux est à chercher dans le contenu…: l’un peut être un simple divertissement banal, et l’autre, un texte profond et touché par la grâce. En quoi consiste le charme de ce qui est décoratif? En ce qu’il contient, au bout du compte, quelques petites gouttes de liqueur artistique!

Un des signes de l’irrationalité qui sévit de nos jours consiste à considérer des œuvres simplement décoratives, dont la contemplation s’épuise en trois minutes, comme des paradigmes de modernité, en leur attribuant une valeur égale ou supérieure à celle de chefs-d’œuvre de la peinture universelle. Ce faible que notre époque ressent pour ce qui est tape-à-l’œil mais épidermique dévoile ceux qui ont ce genre de préférences superficielles. En quelque sorte cela équivaut à attribuer plus de valeur à une bande dessinée ou à une chronique sportive ―conçues pour le divertissement ou le délassement sans plus― qu’à la littérature aux valeurs intemporelles.

L’écrivain Juan Manuel de Prada aborde cette question dans deux articles journalistiques:
«L’iconoclasme barbare des islamistes, tout compte fait, n’est pas tellement différent de l’iconoclasme de bon ton de l’Occident néo-païen, qui détruit l’art depuis des siècles avec différents alibis esthétiques, idéologiques, philanthropiques ou même religieux, des déguisements vertueux servant à dissimuler la haine de la Beauté et, en dernier ressort, Celui qui la créa en semant sa graine dans nos âmes.

»Pensons, finalement, à toute l’évolution du véritable “art contemporain”, qui n’a pour objectif final que de vitupérer, cracher, déféquer sur la Beauté, jusqu’à effacer sa trace de nos âmes, comme pour accomplir le vœu de Lord Ivywood, le héros de L’auberge volante [roman de G. K. Chesterton], qui prêchait que l’art devait “briser toutes les barrières”, jusqu’à cesser de montrer des formes reconnaissables, jusqu’à se fondre dans le pur néant, jusqu’à nous noyer dans son vomi, pour nier plus pleinement le labeur du Créateur.

»Afin d’assurer la distraction de l’Occident néo-païen (tout le monde sait que les goûts corrompus par le vice demandent de la variété), les acolytes de l’État Islamique se sont filmés en renversant de leurs piédestaux des statues assyriennes du musée de Mossoul, qu’ils s’acharnement à détruire à coup de marteau jusqu’à les réduire en miettes. Un spectateur distrait pourrait confondre cette fameuse vidéo avec une performance oligophrène de Joseph Beuys, ou de n’importe lequel de ces truands qui exposent leur menu-fretin dans cette foire de la pacotille appelée ARCO, pour faire tomber en pâmoison les complexés et les snobs».5

«Moratinos […] pense que les jets de peinture que l’artiste Barceló dirige contre le plafond de la pompeuse Salle des Droits de l’Homme et de l’Alliance des Civilisations sont “la Chapelle Sixtine du XXIème siècle”. Cette affirmation pourrait passer au premier abord pour une hyperbole propre d’un sot; mais elle devient une vérité irrémédiable et très profonde pour peu que l’on réfléchisse à la nature de l’art contemporain.

»Finalement, que fit Michel-Ange dans la Chapelle Sixtine? Et bien il refléta à l’aide de ses pinceaux l’idée d’un Dieu créateur qui avait fait l’homme à son image et à sa ressemblance; un Dieu, donc, qui était un artiste figuratif… c’est-à-dire un réactionnaire et un fasciste. Et que fait l’art contemporain? Et bien il reflète son aversion à l’idée d’un Dieu créateur, en proposant un univers qui refuse le modèle de sa création; un univers régi par les lois déterminées par l’artiste lui-même et qui, dans sa suffisance, finissent par devenir une absence totale de lois, une anomie prétentieuse et agnostique qui se résout en lançant des jets à l’aide d’une pompe. L’artiste Barceló est, en effet, le Michel-Ange du XXIème  siècle; et l’Alliance des Civilisations est une création à la mesure de l’art contemporain: une bêtise sans queue ni tête, faite à l’image et à la ressemblance d’un petit dieu sans rien dans le crâne qui se paye ses petits caprices en vidant les poches des laquais qui ont contribué à ce qu’il se croie sorti de la cuisse de Jupiter».6

Et voici le témoignage de Balthus :
«Si nous sommes entourés de tant de belles choses, pourquoi nous entêtons-nous à les éviter? […] C’est pour cela que la peinture n’a comme but unique que la beauté. Les chairs épennées de certains peintres contemporains font de la peinture une œuvre de chute. Luciférienne. Alors qu’il ne s’agit que d’atteindre la beauté divine. Ou du moins ses reflets»7.«Parce qu’à mon avis, Dieu, qui fit le monde et ne put le faire laid ou incompréhensible, nous a laissé un champ immense de beautés dont le peintre doit disposer. Pourquoi faire de la laideur avec ces richesses? Je me suis toujours senti comme un dépositaire de ces dons-là, certain d’en être responsable. On doit dépasser son abattement, sa souffrance, ses doutes, pour se consacrer à l’immense tâche, au baptême de la peinture, cette immersion dans la beauté de Dieu ».8

«L’horreur de la répétition ―dit ironiquement le tentateur dans Tactique du diable, de C. S. Lewis― est l’une des passions les plus précieuses que nous ayons produites dans le cœur de l’homme: une source inépuisable d’hérésies sur le plan religieux, de folies au niveau des conseils, d’infidélité pour ce qui est du mariage, d’inconstance du point de vue de l’amitié»… et de changements sans rime ni raison pour ce qui est de l’art, pourrait-on ajouter.

3. L’imposition totalitaire du goût du nouveau et de l’apparent

 

Actuellement, on consent à l’injustice dans les milieux artistiques, et l’on exerce une tyrannie analogue, quoique de sens inverse, à celle pratiquée au XIXe siècle, lorsque les académistes français exclurent systématiquement des expositions les tableaux des peintres “impressionnistes”, qui apportaient la sève et la vigueur de l’inspiration aux normes ankylosées défendues par ceux-là. Maintenant ceux qui suivent au pied de la lettre la mode du désir de nouveautés voyantes , proscrivent et méprisent les œuvres des quelques anticonformistes qui luttons pour maintenir allumée la flamme de la beauté artistique et attendons la conquête de valeurs permanentes dans la peinture.

La dictature de nos jours, qui exalte la nouveauté, voire l’éphémère, aux dépens de ce qui est classique et permanent, présente une analogie avec la décadence de la Grèce antique. Ainsi, au Ier siècle “tous les Athéniens ainsi que les étrangers qui résidaient dans la ville, ne trouvaient le temps de rien faire d’autre que de dire et d’écouter la dernière nouveauté” (Ac 17, 21); “devant des Athéniens qui étaient amis des nouveaux discours mais sans s’y intéresser ni se soucier de leur contenu : ils ne s’intéressaient qu’à avoir une nouveauté à rapporter” (Saint Jean Chrysostome, homélies sur les Actes des Apôtres, 39). La recherche de la vérité (équivalente en philosophie à la recherche de la beauté dans l’art: toutes deux sont des transcendantaux de l’être) qui caractérisait la pensée de Socrate, Platon et Aristote, à l’apogée de la splendeur de la culture grecque, avait été substituée par la recherche de changements, de nouveautés et, par conséquent, par des formes de pensée beaucoup plus pauvres: épicuriens, stoïques.

“In medio virtus” 9, la vertu se trouve entre deux extrêmes vicieux, disaient les sages de l’Antiquité classique. Si la rigidité des académistes du XIXe siècle, fermés à toute découverte qui pouvait enrichir l’art était vicieuse, la mode du désir de nouveauté, d’extravagance et de bizarrerie qui existe de nos jours l’est également. En réagissant contre cela, nous sommes allés trop loin. Des œuvres primesautières, immatures, sans “bouteille” ni maîtrise de la matière plastique, qui ne disent que peu ou rien du tout du prodigieux mystère qui se cache dans l’homme et dans toute la réalité connue…; des œuvres apparentes —comme des voitures avec une carrosserie rutilante mais sans moteur— de peu ou d’aucune substance artistique; des stupidités qui reçoivent les éloges des défenseurs à outrance de la “nouveauté”: Carré blanc sur fond blanc, Carré noir sur fond noir, de Kazimir Malevitch; l’urinoir de Marcel Duchamp… ont usurpé le bon nom de l’art; des intrus remplissent, à l’occasion, les salles des musées (j’ai entendu un professeur d’université dire que fréquemment, des œuvres exposées dans les salles d’«art contemporain», les plus belles sont les extincteurs pendus aux murs). Le personnage nu du conte de Hans Christian Andersen Les habits neufs de l’empereur s’est incarné dans notre temps. La proclamation “Ceci est de l’art parce que c’est moi qui le dis, qui suis un artiste” a le style arrogant de toutes les impositions totalitaires, aussi de celle qui domine les milieux artistiques du XXe siècle et du début du XXIe.

 

4. Confusion et inversion de valeurs de nos jours

 

Tout au long de l’histoire se sont succédé des époques culturelles de caractéristiques différentes ou même opposées. Il n’en manqua pas qui exacerbèrent l’irrationalité (qui n’est pas précisément le meilleur de l’homme). Dans le groupe de ces dernières, on trouve la mode de la recherche de nouveautés et d’extravagances, de nos jours, qui malgré sa démangeaison de promouvoir l’originalité répète avec d’autres habits de vieilles conduites du passé, propres au temps où l’être humain paraissait moins sage.

“Si l’on me demande quel est le plus grand défaut de notre époque, je répondrais sans hésiter que c’est la confusion et l’inversion des valeurs” (Gustave Thibon).10 

“Quand les vices sont à la mode, ils passent même pour des vertus” (Molière).

«Ils commencent à voir que, tout comme le XVIIIe siècle se crut l’âge de la raison et le XIXe, l’âge du bon sens, de même le XXe ne peut se voir lui-même que comme l’âge de la rare stupidité» (Gilbert Keith Chesterton).

 

5. Ne confondons pas la qualité artistique avec la célébrité

 

Il n’est pas peu fréquent, actuellement, de rencontrer des personnes responsables d’institutions artistiques qui répètent des lieux communs et n’apprécient que les œuvres qui arrivent précédées de leur renommée.

Ceux qui contrôlent actuellement les principales salles d’exposition se targuent de montrer des œuvres de célébrités comme Lichtenstein, dont les réalisations (de simples vignettes de bandes dessinées, de grande taille), toutes ensemble, possèdent moins d’art que quelques centimètres carrés d’un bon tableau.

Se joindre au courant de ceux qui n’apprécient que ce qui est précédé par la renommée peut paraitre un chemin sûr. Cependant, on peut supposer que si ceux qui agissent ainsi avaient été contemporains d’artistes dont les œuvres sont maintenant des plus estimées mais qui, de leur vivant, n’ont été appréciées que par quelques-uns, eux aussi se seraient retrouvés dans le groupe amorphe de ceux qui ignoraient ou réprouvaient ces œuvres.

Il ne manque pas non plus d’exemples, dans les différents arts, de la façon dont sont passés à l’oubli ou à un second ou troisième plan de considération des œuvres qui, du vivant de leurs auteurs, ont joui de la faveur officielle ou de l’applaudissement généralisé.

Les tableaux que Rembrandt a peints lorsqu’il est tombé en disgrâce, et donc dans la misère, ont été snobés par ses contemporains. Nonobstant, ils se trouvent parmi les plus étonnants et profonds de toute la production du peintre hollandais et de la peinture universelle.

Bien des sublimes créations de Schubert, de son vivant, ne dépassèrent pas le petit cercle de ses amis, et ses dernières symphonies –sans doute les plus importantes– furent étrennées alors que le compositeur était déjà décédé.

La création de l’opéra Carmen fut un échec et son auteur, Bizet, mourut sans connaître le succès qui suivit. Mais Brahms loua l’œuvre et Tchaïkovski prophétisa que ce serait l’opéra le plus populaire de toute l’histoire, comme c’est en effet le cas.

«Particulièrement amer fut pour Vincent Van Gogh l’incident de son adieu au docteur Rey, à qui il offrit en cadeau un paysage. Celui-ci, craignant d’être la risée de sa famille, le refusa. Il demanda, devant le peintre, à un employé de l’hôpital s’il le voulait. Ce dernier répliqua, à la grande déception de l’auteur: “Et que ferais-je de cette horreur?” Vincent pensait que les gens simples et ignorants comprendraient intuitivement sa peinture» 11… Lamentablement, cette certitude ne s’accomplit qu’un siècle plus tard.
“Si ma peinture était léchée comme du Bouguereau…” 12 Ces mots de Van Gogh résument implicitement le rejet de son art, dû au goût académiste s’imposant ces années-là.
Bien avant l’anecdote rapportée, il en survint une autre avec les mêmes protagonistes:
«Le docteur Félix Rey accepta par pure courtoisie le portrait que lui offrit Van Gogh et qui ne plaisait pas non plus à sa famille. Il fut rangé au grenier et par la suite utilisé pour boucher un courant d’air dans la cuisine. Un ami peintre l’avertit en 1900 (onze ans après la mort de Van Gogh) de la possible valeur du tableau. Ils ne le crurent pas, mais “au cas où” ils le nettoyèrent et le rangèrent de nouveau au grenier. Renseigné par le peintre, un ami commun marchand d’art, le malin Ambroise Vollard, offrit 50 francs en échange du tableau. Le père du médecin trouva indigne d’accepter autant d’argent pour une telle “horreur”, mais le docteur Rey adopta une attitude plus réaliste et demanda à tout hasard 150 francs, ce qui au grand étonnement de toute la famille fut immédiatement accepté. Le portrait se trouve au Musée Pushkin à Moscou».13

Au XIXe siècle, les tableaux impressionnistes furent systématiquement exclus des expositions dans les Salons officiels. Or ce sont les œuvres qui avaient alors la faveur qui, aujourd’hui, sont peu appréciées, en comparaison de la grande estime qui accompagne aujourd’hui les tableaux “impressionnistes”. Il n’y a qu’à comparer: les peintres en vogue à l’époque étaient Jean-Léon Gérôme, Bonnat, Carolus-Duran, Bouguereau, Falguière… (qui s’en souvient actuellement?); les peintres proscrits par ceux qui contrôlaient les salles d’expositions, et sur lesquels tombèrent les sarcasmes de nombreux critiques étaient Manet, Monet, Renoir, Pissarro, Sisley, Cézanne, Degas, Toulouse Lautrec, Van Gogh (qui ne les connaît pas de nos jours?).

Remontons dans le temps à 1790 ou 1791. «Mozart va mourir en décembre de cette année-là, mais naturellement il l’ignore; c’est alors qu’il décide de collaborer à La flûte enchantée. Pourquoi accepte-t-il? Les motifs sont nombreux: le premier est qu’il n’a pas d’autre choix que de s’accrocher à la planche de salut d’une commande.
«Mozart, le génie jamais égalé, se trouvait plongé dans la misère et une désolante concaténation d’échecs.
«Au début de cette année, il doit passer des annonces en recherche d’élèves (qui ne se présenteront pas) car il ne lui en reste que deux.
«Lorsqu’en septembre 1790 on reçut à Vienne le roi Ferdinand de Naples, et que celui-ci invita plusieurs musiciens à visiter son royaume, Mozart ne fut pas parmi les élus, malgré la loyale incitation de Haydn qui, invité, déclina l’offre pour accepter un voyage à Londres, mais sans obtenir que Mozart occupe sa place. Dans une époque antérieure, l’Opéra de Prague commanda à Haydn un opéra bouffe; celui-ci répondit: “comment me fait-on cette offre à moi, si l’on a Mozart, cette merveille!
«Vers la fin de 1790, une nouvelle opportunité se présenta pour les musiciens viennois: le couronnement à Francfort de Léopold II. Pour les festivités de nombreux musiciens qui accompagnaient la cour furent engagés. Encore une fois, Mozart fut mis de côté de la façon la plus humiliante».14

Le musicien Gustav Mahler (1860-1911) est considéré comme l’un des plus éminents compositeurs de l’histoire. Et pourtant, dans les années 50 du XXe siècle, rarement un chef d’orchestre s’aventurait à interpréter une symphonie complète de Mahler aux Etats-Unis, par crainte de voir le public abandonner la salle.

Malgré l’enthousiasme avec lequel les violonistes accueillent le Concerto pour violon et orchestre de Jean Sibelius (1865-1957), l’œuvre a mis du temps à s’imposer, tout comme les autres œuvres de ce compositeur.

Une œuvre d’art n’est pas toujours reconnue socialement. Des modes culturelles et des campagnes publicitaires peuvent déformer la valorisation du fait artistique, reléguant à l’oubli des œuvres d’art de grande valeur artistique et promouvant d’autres de valeur insignifiante. De plus, la connaissance de ce qui est profond exige une attitude attentive et contemplative; au contraire, pour connaitre ce qui est léger et superficiel il n’y a besoin, d’ordinaire, que d’une perception au niveau sensoriel et émotif: le public bonde les stades de foot; mais pas autant les musées, les bibliothèques, les salles de concert destinées à la musique classique et érudite… Donnant sa première classe d´introduction à la musique classique, un professeur avertissait ses jeunes élèves: “C´est de la musique pour la tête, pas pour les pieds!” (Pas de la musique pour ne faire bouger que les jambes, pour “guincher”, mais plutôt principalement dirigée à l´esprit et au cœur, à penser).

Un enfant choisit un hochet qui tape à l’œil ―au son et aux couleurs qui l’attirent― et refuse un chèque de plusieurs millions d’euros o de dollars… Avec quelle facilité les être humains ―y compris les jeunes et les adultes― peuvent être trompés par des apparences attirant leurs sens, mais dont la valeur spirituelle est très pauvre! L’art véritable n’est pas celui qui se limite aux apparences (pensons à tant de “concerts” bruyants, aux œuvres “artistiques” qui impressionnent par leur énorme format ou par une agressive nouveauté apparente); l’art, le vrai, est une preuve irréfutable de la dimension spirituelle de l’homme… et prouve par là que l’homme et bien plus qu’un simple animal ayant évolué.

On a l’impression, de nos jours, que nombreux sont ceux qui ont renoncé à voir de leurs propres yeux, à juger de leur propre entendement, pour se contenter d’évaluer une production artistique simplement sur le dire d’autrui, en prenant pour des faits incontestables les résultats des campagnes de marketing qui appliquent la logique de Goebbels: “un mensonge répété mille fois devient une réalité” … C’est à cela que nous mène ―ou nous entraîne― le relativisme.

 

6. L’incapacité de contempler est un signe de décadence

 

Actuellement l’usage du terme “génie” est en proie à un abus démesuré et la renommée médiatique est confondue avec la vraie dimension spirituelle du génie. Nombreux sont les commissaires d’expositions qui ont la bouche pleine en parlant de “génies”, dont certaines œuvres pourraient passer pour les travaux d’un élève faisant ses premiers pas dans l’apprentissage de la peinture. Ainsi, et à conséquence de ce qui a été dit précédemment, nous assistons à un ridicule “culte à la personnalité imposé aux artistes par le monde moderne. Le marché de l’art est infecté par une telle gangrène et la sacro-sainte signature du peintre vaut bien plus que le tableau lui-même.. La peinture moderne comprend mal que le but sublime et ultime de la peinture consiste à trouver un outil, une voie permettant de répondre aux grandes questions du monde qui ne sont pas encore déchiffrées, que l’on n’a pas lues entièrement. Le Grand Livre de l’Univers reste impénétrable et la peinture peut être une clé pour y accéder”.15

Très nombreux sont ceux qui connaissent la musique des Beatles, mais peu, très peu de gens connaissent l’œuvre musicale d’Elgar. Elgar? C’est qui?… Ce nom ne leur dit rien. Or, même si la qualité n’est pas aussi facilement mesurable que la quantité, à titre de rapprochement indicatif nous pourrions dire qu’un seul mouvement du Concert pour violoncelle d’Edward Elgar contient à lui seul plus de musique que toute celle qui a été composée par les Beatles. Et dans la même ligne, qu’un seul mouvement de la Troisième Symphonie de Beethoven (d’autres exemples auraient été également valables) contient plus de richesse musicale que toute la musique de variétés du XXe siècle… Nombreux sont les jeunes de notre époque qui ne supportent pas un film classique en noir et blanc, même s’il s’agit d’un chef-d’œuvre; ça les ennuie…; il n’y a que “l’action” qui puisse les attirer, les “effets spéciaux”. Ou alors ils sont incapables de prendre du plaisir ―du plaisir, oui!― en lisant un roman grandiose, divertissant et profond comme Don Quichotte de la Manche de Miguel de Cervantes. La “littérature” des potins et de la curiosité, tournée vers la conduite vide des célébrités (quelquefois de véritables anti-modèles), remplit les étagères des kiosques et papèteries… et ―quelle tristesse!― l’esprit de bien des gens de nous jours. Alexander Solzhenitsyn mit le doigt sur ces vices et sur bien d’autres ―trop fréquents― propres de la société occidentale… “myope” et “auto-complaisante” (cf. Un portrait de la société occidentale, dans www.jrtrigo.es ).

Si nous voulons nous relever de la décadence spirituelle dans laquelle notre société s’est embourbée, nous devons impérativement changer nos habitudes: de la dispersion vers la concentration; de la banalité vers la transcendance; de la frivolité vers la contemplation. Combien de personnes ―jeunes et moins jeunes― n’ont jamais pris la peine d’écouter les suites de ballet de La Belle au Bois Dormant, du Lac des Cygnes ou du Casse Noisette de Tchaikovsky; le Concert pour piano nº 2 de Rachmaninov; l’Adagietto de la Cinquième Symphonie de Mahler; l’Adagio pour cordes de Samuel Barber; Tableaux d’une exposition de Moussorgski, d’après la splendide orchestration de Ravel; La Mer de Debussy; le Concert pour violon et orchestre de Sibelius; L’amour sorcier ou Nuits dans les jardins d’Espagne, de Falla; la suite Iberia ou les deux Suites Espagnoles (Op. 47 et Op. 97) d’Isaac Albéniz, aussi bien dans leur version originale pour piano que dans les magnifiques transcriptions pour guitare (dont certaines attribuées à Francisco Tárrega); le Concerto d’Aranjuez ou la Fantaisie pour un gentilhomme de Joaquín Rodrigo?… Et on pourrait continuer: combien de personnes ont-elles eu l’occasion d’entendre, au moins une fois, le Canon de Pachelbel; l’Adagio d’Albinoni; l’Ouverture de l’opéra Tannhäuser de Wagner; le Trio à l’Archiduc de Beethoven; le Quintette avec piano de Schumann?… Voilà des œuvres géniales de la musique, d’une beauté qui ne se limite pas à ce qui est simplement sensoriel et épidermique, à produire une première impression agréable ; c’est la beauté sublime, qui transcende l’aspect immédiat des sons et nous renvoie à la vérité et au bien. La connaissance de ces œuvres ―celles que j’ai citées― pourrait aider bien des gens à découvrir un monde pour eux insoupçonné, à pénétrer dans les merveilleuses entrailles du réel, uniquement accessibles à l’esprit contemplatif. En effet, voilà ce que l’art à dimension spirituelle, à la mesure de l’homme, peut nous offrir! Comme il serait bon que l’on ne puisse pas dire de nos contemporains qu’“Ils méprisent ce qu’ils ignorent” comme disait le poète Antonio Machado!

Je vais parler maintenant de mon pays. Chez les jeunes il existe une difficulté supplémentaire lorsqu’il s’agit de découvrir l’art: elle découle de l’éducation contaminée de subjectivisme qu’ils ont reçue. Qu’en penses-tu? Quel est ton avis là-dessus?… Ils ont été sollicités pour tout juger, de leur point de vue très particulier, avant même que de connaître le moindre contenu des matières. Ils ont ainsi acquis la prédisposition de tout approuver ou refuser ―“j’aime” ou “j’aime pas”― uniquement à partir des premières impressions; il leur manque l’habitude de vouloir comprendre objectivement les choses, telles qu’elles sont en réalité et non pas à partir de “mon” point de vue étriqué. Devant un chef d’œuvre, on peut se sentir  incapable de le comprendre ou avoir du mal; mais on peut toujours se dire qu’il est possible de faire l’effort, d’étudier davantage pour mieux le comprendre. C’est comme quelqu’un qui se trouverait dans la mer et qui dirait: “A la rame ou à la nage je vais tâcher de rejoindre la côte”. Les jeunes ont tendance à réagir autrement (en jugeant d’avance, d’après le “j’aime” ou le “j’aime pas”): “Que le port vienne à moi, s’il le veut, parce que je n’ai aucune intention de bouger d’ici!”

Alors qu’il était encore jeune, Gian Lorenzo Bernini (1598-1680) tailla dans un bloc de marbre une prodigieuse sculpture représentant un thème mythologique: Apollon et Daphné. Apollon essaie d’attraper la nymphe Daphné; au moment où il l’atteint, la jeune fille est transformée en laurier… C’est la frustration qui accompagne ceux qui ne considèrent la femme que comme un corps: ils ont beau le retenir… le mystère de la personne leur échappe, ils ne peuvent saisir la véritable réalité de l’être humain dont ils poursuivent l’affection. Une frustration analogue est ressentie par ceux qui, poussés par la fièvre de la consommation, cherchent à posséder de plus en plus de biens… Si les créatures de ce monde ne suscitent pas en nous un appel à la transcendance, au sens de l’ordre naturel, si elles ne font pas naître en nous l’admiration et la gratitude, la simple possession matérielle ne suffira pas à combler notre vide intérieur: nous n’aurons saisi que “l’enveloppe”, car le mystère du cosmos nous échappera toujours…Quelqu’un a dit que “nous sommes malades de bruit”. Ceux qui ne lèvent pas les yeux du “portable” pour envoyer ou recevoir des messages, ceux dont les casques saturent l’attention avec une “musique” bruyante et rabâcheuse, ratent tout ce qu’il y a de meilleur… Le charme de sons naturels comme la rumeur de la mer et du vent, le gazouillement des oiseaux… le spectacle du lever du jour ou du coucher de soleil, lorsque tous les éléments sont en harmonie, l’explosion lente d’un arbre qui se couvre de feuilles au printemps… et tant d’autres joies quotidiennes, ordinaires, telles que l’accomplissement en silence du devoir ou la participation du pouvoir créateur au travail; l’exercice responsable de la liberté voué à l’obtention du bien; le déploiement multiforme de la paternité spirituelle, signe de maturité chez l’homme; la chance d’avoir une famille et de savourer, multiplié, le cadeau de l’existence de l’autre, avec l’inestimable réjouissance de servir et de partager les tâches, les horaires, les efforts, le vécu… avec ceux qui nous aiment et que nous aimons…; la permanente nouveauté de vivre sans myopie, en étant conscients du don: Quelle prodigalité de moyens naturels et artificiels convergent en moi! Quelle infinité de bienfaits la vie en société me rapporte-t-elle!… Ces expériences simples, naturelles! interpellent l’esprit de l’homme et éveillent en lui des questions existentielles profondes. Hélas, nombreux sont ceux chez qui les progrès technologiques et la vie artificielle facile semblent engourdir et étouffer la capacité de s’intéresser à la vérité, au bien et à la beauté. On reconnait la “pensée faible” de nos jours parce qu’elle remplace les grandes questions sur l’existence humaine par des questions du genre : “Que faites-vous ce soir? Ou Quelle équipe de foot a gagné la dernière coupe du Monde?… C’est comme conduire sa vie sans allumer les phares… sans lumières.

“Si nous n’arrivons pas à faire en sorte que les hommes jouissent à nouveau de la vie de tous les jours que les modernes taxent d’insipide, toute notre civilisation va s’écrouler dans quelques années… Si nous ne réussissons pas à rendre intéressants ―tels qu’ils sont― le lever du jour, le pain quotidien et la création à travers le travail courant, la fatigue tombera sur notre civilisation comme une maladie mortelle. C’est de cela que mourut la grande civilisation païenne : de pain et de cirque, et de l’oubli des dieux du foyer”(Gilbert Keith Chesterton).

Certains plans d’études élaborés récemment tendent à supprimer ou à réduire au minimum la présence des sciences humaines: la religion, la philosophie, l’histoire, la littérature, les arts… La thèse sous-jacente à cette approche montre bien que l’homme technologique et pratique ―que l’on prétend former― n’a besoin que des outils que lui procure la technique moderne pour maîtriser le monde.  La seule maîtrise de la Terre n’entraine pas le développement de sa dimension spirituelle; l’homme contemporain est dépourvu d’une croissance harmonieuse de toutes ses facultés. Sans cette “lumière intérieure” qui lui manque (c’est-à-dire, “cette possibilité d’éprouver de l’étonnement et de sentir l’union avec le monde dans lequel nous sommes”16), il ne pourra pas contempler, découvrir la grandeur et la profondeur de la vérité, du bien et de la beauté; et n’en percevra, et ce n’est pas sûr, que les aspects les plus épidermiques et immédiats ―guère plus qu’un animal irrationnel―, sans en capter l’essence et l’universalité, auxquelles on ne peut accéder que par la culture (en cultivant son esprit). C’est pourquoi étudier les sciences humaines et cultiver notre esprit sont des besoins urgents pour remédier aux carences individuelles et sociales de l’homme d’aujourd’hui.

Dans le site www.jrtrigo.es un certain nombre de tableauxsont accompagnés de brefs commentaires et analyses géométriques, qui prétendent aider le spectateur ou le visiteur du site à comprendre l’essentiel d’un tableau en quelques minutes. De nos jours, nombreux sont ceux qui vivent trop vite pour prendre le temps de réfléchir et de contempler… ou alors qui ne possèdent pas le bagage culturel leur permettant d’apprécier la beauté artistique au-delà de l’immédiate perception de quelques effets plastiques.

 

7. Ne confondons pas le progrès artistique avec le bruit

 

Dans ce même site web  www.jrtrigo.es  on trouvera un commentaire plus étendu que les autres en accompagnement du tableau La dissolution de la figure (I), touchant un autre aspect de la faim de nouveautés de nos jours: cette débandade frénétique de presque tous les “artistes” vers l’abstrait. La figuration qui évoque, recrée et immortalise artistiquement la réalité connue ou imaginée “n’est plus moderne, elle ne sert plus, il faut passer à d’autres thèmes”… La déshumanisation de l’art est implicitement contenue dans cette fuite. Les deux paragraphes cités antérieurement de Juan Jiménez Lozano et celui faisant référence au peintre de cour Vélasquez sont aussi clarificateurs sur ce point.

Les reproductions de portraits proposés sur le site www.jrtrigo.es ne représentent qu’une partie de mon œuvre, mais elles montrent bien que celle-ci ne tourne pas le dos aux grands enjeux de la nature. “Nombreuses sont les choses mystérieuses, mais rien d’aussi mystérieux que l’homme” (Sophocle).
Prenons un œil humain: tout un défi pour un ophtalmologue… Mais aussi pour un artiste! Et que dire d’un sourire? Et d’un visage en pleurs?
Dans la peinture contemporaine il est peu fréquent de voir l’homme traité avec respect, sans qu’il soit déformé ou défiguré au point de réduire sa dignité en loques et de faire de l’être humain un simple objet plastique. De ce point de vue, il se peut que ma peinture puisse paraitre à certains une sorte d’oasis au milieu d’un vaste désert.

“Un arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse”. La rupture par rapport à la tradition est plus bruyante que la croissance vivante de celle-ci, l’extravagance et la provocation extra-artistique plus tonitruantes que la beauté qui suscite l’admiration et place le spectateur face au mystère; on fait beaucoup plus de bruit en déconstruisant le patrimoine culturel accumulé par l’esprit de l’homme des siècles durant, qu’à avancer de façon graduelle et progressive à la conquête de la perfection et de la découverte…

 

8. À la mode ou pas, la qualité artistique a des adeptes

 

Cela peut en outre être illustré par ce qui s’est passé dernièrement avec Sorolla, peintre dédaigné par certains critiques “contemporains” à cause du fait que sa peinture s’est maintenue en marge des “avant-gardes” artistiques. Pourtant le public, libre des préjugés de modernité que certains veulent imposer (faim de nouveautés et extravagances), répondit par une affluence massive à l’exposition de la peinture de Sorolla, faisant de lui un des peintres les plus populaires et universels de toute la peinture espagnole.

Et à propos de cela, il convient de mentionner un paradoxe: fréquemment les tableaux “modernes” (conçus pour surprendre par une apparence nouvelle ou choquante, ou par des extravagances) sont faciles à exécuter, réalisés d’ordinaire par des “peintres” ayant peu de métier, et difficiles à comprendre et à apprécier. Au contraire, les tableaux de Sorolla sont des œuvres plus élaborées, dont la réalisation n’est qu’à la portée d’un peintre maitrisant la technique picturale, et faciles à apprécier par le spectateur; cette peinture est, dans une grande mesure, classique et populaire, atemporelle et au goût de presque tous.

 

9. Conventionnalismes de notre époque

 

Qu’arriverait-il si nous réunissions dans une même salle des portraits d’Andy Warhol et quelques œuvres religieuses de la Renaissance et du Baroque espagnols (tableaux du “divin” Morales, sculptures de Damian Forment, Alonso de Berruguete, Gregorio Hernández, Juan Martínez Montañés, Alonso Cano, Pedro de Mena, Francisco Salzillo?… Le contraste serait évident: ceux-là, mondialement connus; celles-ci plus modestes (relativement moins connues au niveau international). Ceux-là, dépourvus de complexité et de mystère, sans maîtrise d’une matière plastique et, par conséquent, incapables de transmettre quoi que ce soit de l’esprit humain; celles-ci, complexes et d’une expressivité ineffable, réalisées avec un talent et une maîtrise achevée de la matière, véhiculant de profonds sentiments puisées dans l’âme humaine; ceux-là, aussi banals qu’une image publicitaire aussitôt oubliée; celles-ci, émouvantes, d’une beauté transcendant l’éphémère et touchant à la perfection… Qu’arriverait-il, donc, si nous confrontions les unes et les autres? Peut-être que ceux-là en rougiraient, eux si riches en renommée, en face de celles-ci, plus modestes mais merveilleuses?… Combien certains conventionnalismes de notre époque sont questionnables! (J’ai omis les peintures religieuses  du Gréco, de Ribera, Zurbaran, Vélasquez, Murillo et Goya, pour ne pas gonfler le groupe des plus “modestes”).

 

10. Intemporalité de la beauté artistique

 

Le désir de nouveautés est exclusif; la beauté embrasse aussi bien l’ancien que le nouveau, pour leur donner une catégorie intemporelle. Autrement dit, la beauté comprend aussi bien ce que l’on appelle ancien que ce que l’on nomme nouveau, pour les rendre permanemment neufs, intemporels.

“Homère est nouveau, ce matin, et rien n´est peut-être aussi vieux que le journal d´aujourd´hui (Charles Péguy).17

Dans les dernières années de J. S. Bach, la fugue semblait une forme musicale épuisée, tombée en désuétude. Plus de deux siècles plus tard, au XXIe siècle, l’art de la musique de J. S. Bach —aussi celui de ses fugues— est pleinement actuel, sublime.

“La musique de J. S. Bach conjugue admirablement le passé, le présent et le futur”.18

“En écoutant la musique de Bach j’ai la sensation que l’éternelle harmonie se parle à elle-même, comme il a dû arriver au sein de Dieu peu avant la création du monde” (Johann Wolfgang Goethe).

“Dépouiller la nature humaine jusqu’à ce que ses attributs divins soient clairs, imprégner les activités ordinaires d’une ferveur spirituelle, donner des ailes d’éternité à ce qu’il y a de plus éphémère; rendre humaines les choses divines et divines les choses humaines: Bach est ainsi; dans la musique, le moment le plus grand et le plus pur de tous les temps” (Pablo Casals).

 

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1,  10  Gustave Thibon, L´équilibre et l´harmonie

José Antonio Jáuregui, La identidad humana

3,  4  Esther Meynell, Petits livres de notes d´Anna Magdalena Bach

Juan Manuel de Prada, Iconoclastas (article paru dans le journal ABC, 28-2-2015)

Juan Manuel de Prada, Chorros para una chorrada (article paru dans le journal ABC, 8-11-2008)

7,  8,  15  Alain Vircondelet, Les mémoires de Balthus. Éd. Du Rocher, 2001. P. 195, 172 et 163

Aristote, Éthique à Nicomaque 2.6

11  Alain Vircondelet, Les mémoires de Balthus. Éd. Du Rocher, 2001. P. 163

11,  12,  13, 14  Juan Antonio Vallejo-Nájera, Locos egregios

16 Emilio Lledó, discours d’acceptation du “Prix Princesse des Asturies” 2015

17 Charles Péguy, Note sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne

18 Alexandro Delgado, A propósito da Música, Antena 2 RTP

 

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